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Soudan : une guerre largement oubliée, aux conséquences humaines et géopolitiques graves


Par Hicham Kasraoui.

Plus de deux ans après le déclenchement du conflit armé au Soudan, la situation sur le terrain continue de se dégrader dans une relative indifférence internationale. Alors même que cette crise figure aujourd’hui parmi les plus graves au monde sur le plan humanitaire, elle peine à mobiliser durablement l’attention des grandes puissances et de l’opinion publique mondiale.

Cette invisibilisation progressive contraste fortement avec l’ampleur des souffrances humaines et les risques géopolitiques qu’elle fait peser bien au-delà des frontières soudanaises.

Depuis avril 2023, les affrontements entre les Forces armées soudanaises (SAF) et les Forces de soutien rapide (RSF) ont plongé le pays dans une spirale de violence incontrôlée. Les combats ont particulièrement ravagé Khartoum et les grandes villes, provoquant l’effondrement des services publics, du système de santé et des réseaux d’approvisionnement.

Les civils se retrouvent pris au piège d’une guerre de position, sans refuge sûr, exposés aux bombardements, aux exactions ciblées et à une insécurité alimentaire aiguë.



Sur le plan humanitaire, l’effondrement est d’une ampleur sans précédent.

Soudan : une guerre largement oubliée, aux conséquences humaines et géopolitiques graves
La guerre au Soudan est désormais qualifiée par les Nations unies de « pire crise sanitaire et humanitaire au monde ».

Selon le HCR, 15 millions de personnes ont été forcées de fuir leurs foyers, et près de 14 millions restent déplacées, dont 9,3 millions de déplacés internes et 4,9 millions de réfugiés.

Les besoins humanitaires atteignent des niveaux historiques : en 2026, 33,7 millions de personnes, soit environ deux tiers de la population totale du pays, auront besoin d’assistance.

Dans de vastes régions, les infrastructures critiques se sont effondrées, limitant l’accès à l’eau potable, aux soins et aux abris, tandis que la famine est désormais confirmée dans plusieurs zones.

La crise est simultanée et multidimensionnelle : violences sexuelles généralisées, exploitation accrue et traumatismes durables.

Les enfants en paient le prix le plus élevé, avec au moins 245 enfants tués ou mutilés durant les 90 premiers jours de 2026, soit une augmentation de 50 % par rapport à la même période en 2025.

Au-delà de l’insécurité alimentaire, la guerre détruit les fondements mêmes de la vie civile. Le système de santé est quasi à l’arrêt : 70 à 75 % des hôpitaux dans les zones touchées par le conflit sont aujourd’hui non fonctionnels.

Les attaques contre les établissements de santé, le déplacement du personnel médical et la rupture des chaînes d’approvisionnement entraînent une surmortalité de maladies pourtant traitables.

La violence sexuelle et sexiste s’est installée comme une composante structurelle du conflit : le nombre de personnes nécessitant un soutien lié à ces violences a quadruplé depuis le début de la guerre, et les abus visant les femmes et les filles sont de plus en plus décrits comme une tactique de guerre délibérée.

L’éducation est tout aussi sinistrée : la crise scolaire met en péril une génération entière.

À Tawila, district accueillant 652 079 déplacés internes en septembre 2025, on ne recensait que 11 espaces d’apprentissage temporaires, illustrant la quasi-disparition de l’accès à l’enseignement pour des dizaines de milliers d’enfants.

La vie quotidienne des civils dans le Darfour-Nord donne une image saisissante de cette violence.

El Fasher, capitale de l’État, a subi un siège de 18 mois avant de tomber aux mains des Forces de soutien rapide (RSF) en octobre 2025. Durant ce siège, plus de 1 350 civils ont été tués selon les Nations unies.

Des massacres de masse ont été documentés, y compris par des analyses satellitaires, et fin octobre 2025, un massacre signalé dans un hôpital aurait fait 460 morts.

L’impact démographique est spectaculaire : entre mars et septembre 2025, la population d’El Fasher aurait chuté de 75 %, passant de 698 865 à 177 739 personnes. La majorité a fui vers Tawila, devenu l’un des plus grands sites de déplacement au monde.

En septembre 2025, 652 079 déplacés internes y étaient recensés, représentant 7 % de l’ensemble des déplacés internes du Soudan et 37 % de ceux du Darfour-Nord, avec un triplement de la population déplacée en six mois.

La majorité sont des femmes (70 %), des enfants et des personnes handicapées, concentrés dans des conditions de survie extrêmement précaires.

Sur le plan politique et territorial, le pays est déjà fragmenté de facto. De nombreux experts estiment que le Soudan se trouve dans une situation de partition fonctionnelle, la RSF ayant établi un gouvernement parallèle dans l’ouest.

Plusieurs analystes étudient aujourd’hui des scénarios « plausibles » d’une nouvelle division du Soudan. Toutefois, la comparaison avec le Soudan du Sud trouve rapidement ses limites.

Contrairement à ce précédent, le Soudan actuel est marqué par une fragmentation multi-acteurs : au-delà du face-à-face RSF–SAF, une constellation de mouvements armés, de milices communautaires et de forces locales opère selon des logiques souvent opportunistes.

Aucun consensus politique clair n’existe en faveur d’une partition formelle, et l’Union africaine a explicitement rejeté toute reconnaissance d’un Soudan fragmenté, appelant les États africains à refuser toute légitimation d’un pouvoir parallèle.

Au niveau régional, l’instabilité soudanaise constitue un facteur majeur de déstabilisation.

Le conflit a des répercussions directes sur les pays voisins – Tchad, Libye, Égypte, Éthiopie, Soudan du Sud – déjà fragilisés par leurs propres crises internes. La circulation d’armes, les flux de réfugiés et l’activation de réseaux transfrontaliers renforcent les risques de contagion sécuritaire.

Dans le bassin de la mer Rouge, zone stratégique pour le commerce mondial et la sécurité énergétique, l’enlisement du conflit soudanais accroît les incertitudes dans un contexte international déjà marqué par de fortes tensions géopolitiques.

Pourtant, une sortie de crise reste envisageable à condition de rompre avec les réponses fragmentées du passé et d’adopter une feuille de route crédible et coordonnée, articulée autour de trois axes complémentaires.

Premier axe : étendre l’embargo sur les armes à l’ensemble du territoire soudanais et renforcer drastiquement les mécanismes de surveillance.

À ce stade, l’embargo des Nations unies sur les armes ne s’applique qu’au Darfour. Il est non seulement insuffisant, mais aussi mal mis en œuvre et fréquemment violé.

Le Conseil de sécurité devrait étendre ce régime à tout le Soudan, en couvrant le plus large éventail possible d’armes et de matériels militaires.

Une telle décision n’aurait de sens que si elle s’accompagne de moyens renforcés : capacités de surveillance accrues, mécanismes de vérification robustes et ressources adéquates pour prévenir les transferts internationaux et le détournement illicite d’armes. Réduire les flux d’armement est une condition indispensable pour freiner l’intensité des combats et protéger les civils.

Deuxième axe : des sanctions ciblées sur les belligérants et une pression diplomatique coordonnée sur les soutiens externes.

Les sanctions récentes du Trésor américain contre Mohamed Hamdan Dagalo (dit Hemedti) et plusieurs de ses sociétés de portefeuille, constituent un pas important pour saper les flux financiers et logistiques alimentant le conflit.

Elles demeurent toutefois insuffisantes sans une approche multilatérale plus large.

Une pression diplomatique et économique coordonnée sur les principaux mécènes externes des belligérants est essentielle.

À cet égard, le rapprochement entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis imposé par la troisième guerre du Golfe pourrait être mobilisé comme un levier stratégique en faveur d’une désescalade et d’une trêve crédible.

Troisième axe : lancer un processus politique inclusif dirigé par l’Union africaine, avec une participation civile significative.

Toute trêve durable devra s’inscrire dans un processus politique intra-soudanais. Celui-ci pourrait être facilité conjointement par l’Union africaine et les Nations unies.

Un cadre africain crédible, soutenu par une meilleure coordination régionale et un rôle renforcé de l’IGAD, offrirait de meilleures perspectives de stabilité.

Des signaux encourageants existent : entre le 19 et le 21 février 2025, des groupes politiques civils soudanais se sont réunis au siège de l’Union africaine, démontrant que des espaces de dialogue civil peuvent être recréés malgré la guerre.

Le conflit soudanais n’est ni périphérique ni insoluble. Il constitue un test majeur pour la capacité de la communauté internationale à agir face à une crise prolongée, aux coûts humains immenses et aux implications géopolitiques lourdes.

Laisser le Soudan sombrer dans l’oubli serait une faute stratégique autant qu’un échec moral.
 
Par Hicham Kasraoui, expert associé à l’Institut Marocain d’Intelligence Stratégique (IMIS).


Lundi 20 Avril 2026